Lucent Technologies

Première profit warning : CA de $2.21 à$2.36 Mds , BPA ($0.45)…

Lucent Technologies a sacrifié par deux fois en moins d’un mois à l’exercice de l’avertissement sur ses résultats. Le premier, le 13 septembre dernier, comportait notamment une annonce sur un déclin des ventes compris entre 20 et 25 % par rapport au trimestre précédent et une perte par action de $0.45 en Pro Forma (i.e. hors charges de restructurations). Au trimestre précédent, le groupe avait enregistré une perte par action de $0.24 (hors incidences fiscales) sur la base d’un chiffre d’affaires de $2.95 Mds, déjà en recul séquentiel de 16.1 %. Le niveau des ventes du dernier trimestre de l’exercice de Lucent devrait donc s’afficher entre $2.21 Mds et $2.36 Mds.

Deuxieme profit warning : CA identique, BPA($0.65)

Le deuxième profit warning, en date du 11 octobre, n’est pas revenu sur le niveau de chiffre d’affaires. En revanche, les mesures de restructurations annoncées ce jour, devraient augmenter la perte par action “d’au plus” $0.20, soit un BPA d’environ ($0.65). Ce deuxième avertissement s’est accompagné de l’annonce de mesures de restructurations supplémentaires, qui passent par l’abaissement du point mort à $2.5 Mds de CA trimestriel et la réduction de l’effectif du groupe à 35 000 personnes d’ici à la fin de l’exercice 2003.

Faiblesse du marché US, grosse perte sur crédit fournisseur

La direction du groupe a justifié ce recul substantiel de l’activité par la persistance de la faiblesse du marché américain des systèmes pour opérateurs. La nouvelle perte abyssale du groupe est la conséquence de divers facteurs :

• La révision de la valeur d’un certain nombre d’actifs (stocks, notamment) sur la base des nouvelles prévisions d’activité sur l’exercice 2003
• Une charge d’environ $3 Mds pour prendre en compte la juste valeur des investissements gérés par le fond de pension de l’encadrement
• Une provision pour charge de restructurations de $1 Md
• une provision “significative” faisant suite à un défaut de paiement sur une ligne de crédit fournisseur ;
• l’impossibilité d’enregistrer ce trimestre un crédit d’impôts sur les pertes accumulées
• $200 millions de versements faisant suite à la conclusion d’un conflit judiciaire opposant Lucent et AT&T aux propriétaires de                  terminaux vendus par l’ex-AT&T Network Systems
A cette litanie, vient s’ajouter le versement de $100 millions pour le rachat de biens immobiliers, aujourd’hui gérés sous le régime de la location-vente. Ces actifs, qui seront revendus ultérieurement, ont dû être rachetés en raison de la “forte probabilité” de voir Lucent manquer à ses engagements vis-à-vis des propriétaires de ces actifs en location.

Une situation qui ne cesse de s’empirer

La situation chez Lucent n’a fait qu’empirer depuis la nomination d’un nouveau PDG. Contrairement aux propos un temps très optimistes de Pat Russo, Lucent est d’autant mois à même de surmonter la récession que le groupe est surexposé au marché américain des systèmes pour opérateurs.

Maintien de l’objectif de retour aux profits à fin 2003, réduction du point mort

Comme Nortel et Alcatel, la société a annoncé de nouvelles mesures pour réduire à nouveau le niveau du point mort. Ce dernier devra désormais être atteint sur la base d’un chiffre d’affaires trimestriel de l’ordre de $2.5 Mds, contre un objectif précédent qui reposait sur une fourchette comprise entre $2.5 Mds et $3 Mds. La teneur exacte des mesures de restructuration devrait être annoncée lors de la publication des résultats 4T 02, mais la direction a précisé que l’effectif devrait redescendre au niveau des 35 000 employés d’ici à la fin septembre 2003, soit 10 000 employés de moins que le précédent objectif de 45 000 employés.

Survie peut-être, marginalisation, sans aucun doute

L’objectif de 35 000 employés évoqué par Lucent représente moins de 23 % de l’effectif du groupe à la fin septembre 1999. Le groupe a depuis certes vendu ses activités dans les réseaux d’entreprises (Avaya), ses composants (Agere), sa fibre optique et ses équipements d’environnement. Mais la saignée en matière de ressources humaines est telle que l’on en est en droit de se poser la question soit, au pire, de la disparition, ou au mieux, de la marginalisation du groupe sur l’échiquier mondial.

Restructurations sans fin

A fin juin 2002, l’effectif de Lucent se montait à 53 000 employés. Depuis le début de l’exercice 2001, ses plans de restructurations ont touché 45 700 personnes. A fin juin dernier, trimestre sur lequel 7 000 réductions de postes supplémentaires avaient été annoncées, 37 500 employés avaient effectivement quitté le groupe. En y intégrant les quelques 15 500 personnes qui ont quitté Lucent depuis décembre 2000 suite aux différentes cessions d’activités (Agere, fibres optiques, cessions d’usines) et àl’attrition, ce sont donc au total plus de 71 000 postes qui ont été ou qui seront supprimés.

Pas de problème de dette à court terme

A fin septembre 2002, Lucent dispose d’une trésorerie (VMP inclues) de $4.4 Mds. Le groupe a donc consommé plus de $1.1 Md de cash en trois mois (trésorerie de $5.42 Mds à fin juin). Le total de l’endettement se montait pour sa part à $5.16 Mds à fin juin. Comme Nortel, Lucent n’a donc pas de problèmes de dette sur le court terme, même si l’entreprise a annoncé l’annulation d’une ligne de crédit disponible de $1.5 Md (échéance février 2003), de même qu’un programme de $500 millions de titrisation de créance qui n’avait pas été utilisé. La rupture des covenants attachés à ces ressources rendait, quoi qu’il en soit, ces ressources indisponibles. Les lignes de crédit disponibles ne se montent plus, aujourd’hui, qu’à $1 Md.

Le problème est ailleurs

En révisant une nouvelle fois l’objectif de point mort à la baisse, la direction a révélé une nouvelle fois son incapacité à saisir les véritables enjeux de son environnement immédiat. Sur le 4ème trimestre de son exercice fiscal, un trimestre relativement robuste en matière de ventes, Lucent devrait dégager un chiffre d’affaires de l’ordre de $2.3 Mds. Ce chiffre est donc encore inférieur aux $2.5 Mds qui constituent le bas de la fourchette objectif pour l’atteinte du point mort. Or, les principaux clients américains de Lucent ont, dans leur grande majorité, annoncé des coupes claires dans leurs CAPEX 2003. C’est notamment le cas des RBOCs (ex-sociétés sœurs de Lucent), avec une SBC qui, pour ne prendre qu’elle, devrait investir 30 % de moins l’année prochaine qu’elle a pu le faire en 2002. Dans le même temps, les succès notables de Lucent sur le segment des infrastructures mobiles, et notamment sur le segment du CDMA2000 1X, devraient être mis à mal par le coup d’arrêt des grands programmes d’investissements de sociétés comme Verizon et Sprint PCS, deux des principaux clients de Lucent.

Surexposition du mobile au marché US

Le problème est d’autant plus aigu que la probable contraction du marché US du mobile va directement affecter la seule division rentable de Lucent. La division Mobility, qui représentait 49 % du chiffre d’affaires du 3T 02, a dégagé $152 millions de résultat d’exploitation sur ce même trimestre, contre une perte de $541 millions dans les activités fixes. La division en charge des infrastructures mobiles est totalement surexposée au marché US : ce dernier représentait 84 % des ventes au dernier trimestre.

Le syndrome DEC

totalement surexposée au marché US : ce dernier représentait 84 % des ventes au dernier trimestre. La question Lucent n’est pas un problème de valorisation, ni, à court terme, une histoire de faillite annoncée. La question qui nous taraude est celle de la totale inadaptation de la direction à appréhender son environnement immédiat et à prendre les décisions en conséquence. A cet égard, le syndrome DEC ou Wang, qui a été évoqué à son propos, nous semble tout à fait de mise tant le groupe est incapable de remettre en question les certitudes passées. En tout état de cause, Lucent sera dans l’incapacité de revenir aux profits d’ici à la fin de l’année prochaine, tandis que l’atteinte des FCF positifs est loin d’être garantie. Nous restons négatifs sur le dossier Lucent.